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Les enjeux sécuritaires en Afrique Par M. Cheikh Tidiane Gadio, ancien Ministre des Affaires Etrangères du Sénégal, 14 janvier 2016

Tout le monde prédit que l'Afrique est l'avenir stratégique du monde et tout le monde en est conscient, sauf les Africains. Mais là, je commence à nuancer mon propos en disant que l'Afrique ne peut être la stratégie du monde que si nous sommes en mesure de relever deux grands défis parmi tous les autres : le défi de l'Unité et celui de la Sécurité. Et je vais expliquer mon propos par la suite.

Je pense que l'Afrique souffre essentiellement d'un déficit grave et persistant de leadership. Je pense que tout tourne au tour de ce déficit de leadership. Le déficit qui mène au final à une crise grave de leadership sur le continent. Tout le monde est d'accord que nous sommes le continent qui cache, de façon insolente, un potentiel de développement qu'on ne trouve presque nulle part ailleurs dans le monde. L'Afrique à une grande part de ressources du monde. Il y a une dizaine d'années, l'on disait que c'était 1/3 des ressources naturelles du monde. J'ai des amis qui pensent qu'on est peut-être à 40 % et peut-être même à 50 % des ressources naturelles du monde. Ce n'est pas encore prouvé, mais ce sont des estimations. Vous savez, on continue de découvrir des réserves de pétrole, d'uranium, des ressources incommensurables un peu partout. L'on m'a parlé de pays ayant découvert des ressources off-shore dépassant ainsi les ressources du Koweït et figurez-vous que, depuis 10 ans, les découvertes continuent et je pense que l'Afrique est aussi le continent le mieux doté du monde en terme de ressources humaines. Si on pense ressources humaines en terme de jeunesse, l'Afrique est championne incontestée du monde. Si on pense ressources humaines, en terme de dizaines de millions, voire de centaines de millions de cadres de la diaspora, l'Afrique est aussi championne du monde de ce point de vue. Alors qu'est-ce qui nous manque ? Pourquoi avons-nous tous ces problèmes et ces problèmes qui se répètent ? Nos dirigeants entre 1960 et 1963 ont eu le droit de se tromper et de parler. Mais ce qui est aujourd'hui inacceptable, c'est de continuer de se tromper et de parler, sous le prétexte que l’erreur est humaine. Je crois que nous sommes arrivés à un stade où les dirigeants africains veulent persister dans leur erreur en essayant de bâtir 54 Etats individuellement. Ce que j'appelle 54 solitaires pour un échec collectif.

Le manque de leadership est un manque de vision qui se traduit concrètement par un manque de stratégie : le mot est lâché. L'Afrique n'a pas de stratégie. Un ami avec qui je travaille au sein de l'Institut Panafricain de Stratégie, le professeur Moussa CHEICK dit que tous les pays ayant réussi à relever le défi du développement ont installé leurs bureaux dans le futur. Est-ce que l'Afrique a installé ses bureaux dans le futur ? Installer ses bureaux dans le futur, c'est avoir une stratégie, savoir où on va, comment on y va et pourquoi on y va. L'occident a perdu le monopole du futur et cela a été démontré par des personnalités comme Hubert VEDRINE et Pascal BONIFACE qui ont effectivement démontré que l’hégémonie occidentale qui a duré 500 ans est arrivée à son terme. L’Asie et l'Amérique latine arrivent et espérons de tout cœur qu'on pourra dire aussi que l'Afrique aussi arrive. L'absence de stratégies, c'est la question à laquelle, nous pouvons tous répondre. Où sont les plans de Négoce ? Le traité d'Abuja ? La vision et les missions de l'Union africaine ? Où est le Nepad ? Où est le Gouvernement de l'Union des Etats-Unis d'Afrique ? C’est ce que j'appelle l'errance tragique de l'Afrique. Ils nous ont sorti le mot de passe du jour : l’émergence. Le chameau est si intelligent, qu'il marche à la cadence du chameau le plus lent. Comme ça, ils n'ont pas à forcer la marche et j'ai peur qu'en Afrique, qu'on ait choisi de marcher à la cadence du chameau le plus lent. Je partage absolument le sous-titre de votre conférence « Un continent prospère dans un environnement sécurisé ». C'est cela l'enjeu. Voir le vrai défi de l'Afrique aujourd'hui. Je pense que notre continent, peut-être à son insu, est en passe de devenir l’épicentre du terrorisme mondial. Les terroristes ont compris ce que les thuriféraires de la souveraineté de l’indépendance peinent à comprendre : on se met ensemble où on périt ensemble. Et comme le disait l'autre, si on veut aller vite on va seul. Mais si on veut aller loin, on va ensemble et c'est cette situation que nous vivons aujourd'hui sur notre continent.

 Le journal Le Monde disait, il y a quelques mois, que l'année dernière, il y a eu plus de 32 500 personnes qui ont été tuées par les terroristes en 2014. 50 % de plus qu'en 2013 et ces victimes se concentrent entre l'Irak, le Nigéria, la Syrie, le Pakistan et la Libye. Et un journal américain classe Boko-Haram au Nigeria, premier de la classe devant Daesh, avec plus de 6600 personnes tuées, égorgées, brûlées vives, exposées, jetées dans les fleuves, ou tuées de façon sauvage. A cela, il faut ajouter les Chebabs. Un des événements qui m'a personnellement bouleversé et fait très mal, c'était l'attaque de l'université au Kenya. L’horreur de l'assassinat d’étudiants parce qu'ils étaient chrétiens et deuxièmement, le silence massif, non seulement des Africains, mais des universitaires et des Etudiants Africains, parce que c'était un campus qui avaient été attaqué. Où sont les Africains ? Des terroristes à 4 h du matin réveillent des enfants innocents et les massacrent au vu et au su de tout le monde. Je ne voudrais pas critiquer les pays africains individuellement, mais la réaction des autorités avait posé un problème, mais de façon plus générale, c'est le silence de l'Afrique devant les agressions que nous subissons des terroristes. Je me rappelle que, quand nous étions étudiants à Paris, nous étions en train de manifester pour un oui ou pour un non. Le Mali a été attaqué, et ceux qui ont attaqué ce pays savent pourquoi ils l'ont fait parce que pour moi, c'est là où bat le cœur, l'histoire de l'Afrique. Le Mali symbolise énormément pour les Africains : Tombouctou, Gao, les civilisations africaines, les manuscrits pour moi, c'est notre patrimoine culturel, historique, intellectuel et religieux. Des atrocités ont été commises, des enfants mutilés, des fillettes parfois mariées par la force à des violeurs, à des brigands. Pendant ces temps, on regardait la télévision, on écoutait la radio des événements du Mali. Il n’y a eu aucune marche, aucune manifestation massive dans aucun pays d'Afrique pour dire que « Nous n'acceptons pas ce qui ce passe ».

 Et nos communautés régionales ont tenu 42 réunions sur le Mali. La France a tenu 2 ou 3 réunions, et elle est intervenue au Mali. Nous devrons reconnaître notre impuissance. Des enfants ont été assassinés et notre Afrique s'est tue. A notre avis, le continent a raté plusieurs fois le départ du train de l'histoire. Nous nous sommes trompés de gare plusieurs fois et quand vous vous trompez de gare, il n'y a plus de chance que le train vous attende. Je pense que quand les Africains disent que le terrorisme n'est pas africain ;   ce qui était choquant quand l'on fait une rétrospective. C'est que même, AL Qaeda, avant d'être tueur, a pris une sorte de répétition générale sur le sol africain en Tanzanie et au Kenya. Au Kenya, ils ont massacré plus de 200 Kenyans pour atteindre les Américains. Ils n'ont jamais présenté des excuses au peuple kenyan ou au peuple africain comme si la vie d'un Africain était trois fois rien et la réaction des Africains était aussi une réaction molle. Pendant ce temps, les Africains disaient que le terrorisme n'a rien à voir avec l'Afrique. Et pendant qu'on le disait, les terroristes avaient décidé que, compte tenu du fait que nous avons décidé de nous auto-désarmer, de ne pas nous occuper de ce phénomène, qu'ils vont venir installer leurs bureaux chez nous et préparer les opérations du futur. Et c'est là, où j'admire le travail d'un universitaire africain Sénégalais, le professeur Bakary SAND qui a écrit un livre sur Boko Haram dans lequel il attire notre attention sur le fait que depuis les années 1970, qu’avec la sécheresse, la crise du pétrole à l'époque, que le phénomène de cette nébuleuse commençait à se mettre en place. Et il a pointé du doigt ce phénomène qui doit nous intéresser tous, ce sont des élites formées à l'école occidentale. Des intellectuels africains ont commencé à théoriser que l'éducation occidentale était « ‘Haram »’ ; c'est à dire maudite et qu'il fallait rompre avec elle. Nous n'avons pas fait attention à eux et les réactions ont été violentes. Ce langage dangereux a fait du chemin et a évolué dans d'autres pays. Ils sont partis et se sont regroupés au sein d'une secte de miliciens de 100 personnes et aujourd’hui se retrouvent à 28 mille soldats.

Nous avons donc quelque part été négligents et complices de ce qui s'est passé. C'est là que le train du terrorisme et de la sécurité nous a laissés sur le quai. Comment comprendre qu'après 55 ans d’indépendance, aucun pays d’Afrique ne puisse se leurrer et dire qu’il peut, seul, garantir la sécurité de ses citoyens ? Développons de nouvelles stratégies de défense parce que l'Afrique doit être un continent à l'aise dans quelques années. Un pays comme la Corée du Sud avait le même niveau de développement que le Sénégal en 1960. Ce pays a aujourd'hui 1500 milliards de PIB et le Sénégal a 14, 15 Milliards de PIB. Les 25 pays africains, regroupés dans le marché commun ont le PIB équivalent à celui de la Corée du Sud. Nous devrons nous poser des questions : qu'est-ce qui nous est arrivé ? Le train le plus dangereux que nous avons raté, c’est celui de la sécurité. Il faut absolument trouver d'autres mécanismes ; car la sécurité est une grosse urgence en Afrique. Ce que le Tchad a fait au Mali et au Nigeria est absolument remarquable. Ils sont maintenant d'accord pour créer une force régionale panafricaine au Tchad. Il faut le faire très rapidement. Les Nations Unies dépensent 7 milliards de dollars pour la paix en Afrique. Avec la moitié de cette somme, nous pourrions assumer nous même notre sécurité avec 2 Millions d'Africains sous le drapeau. Pourquoi ne pas assurer nous-mêmes notre sécurité avec la renaissance de l'Afrique ? Je pense que la sécurité de l'Afrique peut être assurée par les africains.