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L'Afrique peut-elle relever le défi de la transformation économique ? Par M. Oumar Tatam Ly, ancien Premier ministre du Mali, 14 janvier 2016

Monsieur le Président de l’Association Afrikamaono,
Mesdames et Messieurs les membres de l’Association Afrikamaono,
Monsieur le Ministre Cheick Tidiane Gadio,
Docteur Francis Kpatindé,
Mesdames et Messieurs, en vos rangs et qualités,

Permettez-moi tout d’abord de remercier les membres de l’Association Afrikamaono pour m’avoir invité à cette conférence sur le thème « Afrique, moteur du monde », afin de vous exposer mes vues sur le défi que représente la transformation économique de notre continent.
L’initiative que constitue la création de ce Think Tank témoigne des ambitions fortes de la jeunesse africaine et des changements à l’œuvre pour leur donner consistance.

L’Afrique connait un épisode ininterrompu de croissance depuis la fin des années 1990. Le PIB du continent s’est accru en moyenne de 5,4 % par an depuis 1997, soit deux fois plus vite que pendant les vingt années précédentes. Six des dix pays dans le monde qui ont connu la plus forte croissance durant la première décennie des années 2000 étaient en Afrique – Angola (11,1 %), Nigeria (8,9 %), Éthiopie (8,4 %), Tchad (7,9 %), Mozambique (7,9 %), Rwanda (7,6 %), sachant qu’avec une croissance de 7 %, le Produit Intérieur Brut double en dix ans.

Dans ce contexte, le regard sur l’Afrique a, peu à peu, changé. Les observateurs ont commencé à réaliser que :

  • le continent africain avait un PIB équivalent à celui du Brésil, supérieur à celui de l’Inde ou de la Fédération de Russie !
  • L’Afrique comptait 52 villes de plus d’un million d’habitants !
  • L’accélération de la croissance avait une base géographique relativement large. Elle avait concerné 27 des 30 principales économies du continent ! La croissance était également le fait de pays pauvres en ressources. – Éthiopie, Rwanda, Burkina Faso. Huit des douze pays de la région dont la croissance a été la plus forte en 1995 et 2010 n’étaient pas dépendants des ressources naturelles.
  • La région attirait des flux importants de capitaux privés (IDE), qui atteignaient en moyenne 50 milliards de dollars par an – cinq fois plus que durant les années 1990 et dépassaient désormais les flux d’aide extérieure.

On a observé, par ailleurs, sur le continent une hausse de la productivité de 2,4 % par an entre 2000 et 2013, après deux décennies de recul constant.
Enfin, à la faveur de l’amélioration de l’environnement économique interne et des conditions financières prévalant sur les marchés internationaux, de nombreux États, auparavant abonnés aux guichets de l’aide confessionnelle, ont accédé aux marchés internationaux des capitaux, à travers des émissions d’euro-obligations. Dans le contexte de liquidités abondantes et de taux exceptionnellement bas, ils ont levé sur les marchés une partie des ressources nécessaires au financement d’ambitieux programmes d’investissement dans les infrastructures. De 2006 à 2014, 12 pays – Angola, Côte d’Ivoire, Ghana, Gabon, Kenya, Namibie, Nigeria, Rwanda, Sénégal, Seychelles, Tanzanie, Zambie – ont ainsi mobilisé 15 milliards de dollars à des conditions de taux, dans certains cas, inférieures à celles des pays européens en difficulté, comme la Grèce et les États-Unis. Au-delà des Etats, des entreprises locales ont levé des fonds sur les marchés internationaux – Ghana Telecom en 2007 et la Guaranty Trust Bank du Nigeria en 2011 -, traduisant une confiance renouvelée dans l’évolution économique du continent.
Il est apparu que nombre de pays à faible revenu avaient le potentiel de devenir, sous une dizaine d’années, des pays à revenu intermédiaire – un RNB par habitant de 1000 dollars par an. 

Cette croissance économique tout à fait significative a été soutenue par plusieurs facteurs :

  • Un environnement extérieur particulièrement favorable, marqué par une hausse forte et durable des cours des matières premières – multipliés par trois en moyenne entre 2001 et 2011- et des conditions financières internationales exceptionnellement basses
  • Une assistance extérieure constante, notamment sous la forme de remises de dettes – Initiatives PPTE et IADM d’annulation de dettes- s’élevant à 100 milliards de dollars.
  • Une amélioration des politiques macroéconomiques mises en œuvre par les gouvernements, se traduisant par une stabilité accrue propice aux investissements. A cet égard, les matières premières n’expliquent pas à elles seules la croissance des années 2000 – seulement 25 à 30 % de la hausse du PIB entre 2000 et 2008 leur sont imputables. La moitié de la croissance observée a été générée par les branches du commerce, de l’agriculture, des transports, des télécommunications, de l’industrie manufacturière et des banques. Des politiques prudentes ont permis d’absorber les chocs consécutifs à la crise financière internationale, notamment sur les cours des matières premières.
  • La mise en œuvre de politiques ambitieuses d’investissement public visant à doter les économies des infrastructures dont elles besoin pour leur développement.

Au total, les pays africains ont réduit l’inflation, les déficits budgétaires, leur endettement extérieur. Ils ont accru la flexibilité des marchés des biens et services, ainsi que ceux des facteurs de production. Ils ont renforcé les cadres réglementaires de l’activité. Ce qui a rendu possible l’émergence d’un secteur privé dynamique et permis de tirer parti des opportunités de l’environnement extérieur, en particulier la croissance de la Chine. L’incidence de la pauvreté a baissé, en moyenne d’un point de pourcentage par an, depuis 2000 – la part de la population vivant avec moins de 1,25 $ par jour – 750 francs CFA - est passée de 58 % à cette date à 43 % en 2012. 
Toutefois, le recul de la croissance des économiques africaines, dans le contexte de la dégradation de l’environnement international à partir de 2013, a conduit à interroger les fondements de cette croissance économique et à évaluer leurs perspectives de durabilité.
En effet, l’environnement international est devenu moins favorable. Les cours des matières premières ont reculé de 51 % entre aout 2013 et décembre 2015. Ceux des hydrocarbures ont chuté de 63 % sur cette période et les prix des métaux de 42 %.
Ce mouvement profond a découlé de la baisse de la demande de matières premières de l’économie chinoise, imputable principalement à la transition vers un modèle de croissance plus tiré par la consommation intérieure et les services que par l’industrie manufacturière et les exportations, qui devrait se traduire pendant un temps par une croissance tendancielle qui reste solide - 6,5 à 7,5 % - mais plus faible que celles à deux chiffres que nous avons connues. 
Dans le même temps, les conditions de financement sur les marchés internationaux se sont durcies, dans le sillage (1) des anticipations de relèvement des taux directeurs de la FED, (2) des réallocations consécutives des actifs dans les portefeuilles des investisseurs et (3) de la réévaluation des risques souverains pré-émergents dans le contexte de la chute des cours des matières premières.
La croissance économique des pays africains a reculé. Globalement, le taux de croissance du PIB de l’Afrique Subsaherienne s’est replié de 5,0 % en 2014 à 3,8 % en 2015. Hors le Nigeria qui disposait des ressources pour mettre en place une politique contre-cyclique, les pays africains exportateurs de pétrole ont vu leur taux de croissance passer de 6,5 % en 2013 à 4,7 % en 2014 et 2,5 % en 2015. Leurs exportations de biens et services ont reculé de 62,6 % du PIB en 2011 – correspondant au pic décennal des cours mondiaux des matières premières – à 38,7 % du PIB.
Dans le contexte de la baisse des recettes d’exportations et des recettes budgétaires, les déficits budgétaires et des paiements courants se sont creusés (moyennes de 5 % et 5,7 % respectivement – médiane de 7 % et 8,7 %). Les monnaies des pays dont les économies sont fortement dépendantes des matières premières qui ont le plus baissé se sont fortement dépréciées. A fin octobre 2015, le kwanza angolais et le naira nigérian avaient perdu en un an, respectivement 26 % et 17 % de leur valeur (FMI). Les monnaies de la Zambie (-40 %) et du Mozambique (-25 %).
La couverture de ces déficits « jumeaux » a été rendue plus difficile dans un environnement marqué par la dégradation des conditions financières sur les marchés internationaux et, par endroits, la hausse des taux d’intérêt intérieurs, dans le sillage des relèvements successifs des taux directeurs des banques centrales, légitimement préoccupées des conséquences haussières des dépréciations monétaires sur l’inflation.
Les récentes émissions obligataires ont marqué un resserrement sensible des taux d’intérêt. A titre d’exemple, le rendement des émissions euro-obligataires de la Zambie en 2014 et en 2015s’est accru de 300 points de base puis de 100 points de base supplémentaires, pour s’établir à cette dernière date à 9,375 %. Durant cette même année, le Ghana a émis des eurobonds pour 1 milliard de dollars à 10,75 %.
Pour les pays qui se sont ré-endettés fortement et dont les investissements n’auraient pas la rentabilité espérée, de telles évolutions pourraient, dans un terme relativement proche, entamer leurs capacités à faire face au service de leur dette, voire poser pour certains pays à nouveau la question de la soutenabilité de la dette (Ghana – dette publique sur PIB de 72,8 %, Mozambique – 61 %, Malawi – 62,5 %, Togo ? Congo ?).
Ces taux suggèrent que les investisseurs sont en attente d’une confirmation du trend de la croissance de l’activité et d’une réduction de la volatilité macroéconomique.

Dans ce cadre, les cours des matières premières étant appelés à rester bas sur un horizon de moyen terme et les marges de manoeuvre budgétaires s’étant rétrécies, l’attention s’est reportée sur les données fondamentales qui sous-tendent l’activité, pour en évaluer les variations qualitatives.

Sous ce rapport, la durabilité de la croissance est à l’évidence conditionnée à l’émergence d’une base productive diversifiée et à la valorisation locale significative des productions primaires. Les théories de la croissance et l’histoire du développement des économies aujourd’hui avancées et de celles qui sont émergentes décrivent une véritable transformation des structures économiques, allant dans le sens de la transition d’une économie agricole à faible productivité vers une économie diversifiée plus productive reposant davantage sur l’industrie manufacturière.
A cet égard, on observe peu de signaux francs et étendus d’une telle transformation structurelle des économies africaines.
Dans nombre de pays, la distribution sectorielle du PIB et celle des exportations n’ont que peu évolué. Des pays comme le Nigeria et l’Angola continuent de dépendre du pétrole, qui représente 95 % de leurs exportations et plus de 70 % de leurs recettes budgétaires – les pays pétroliers portent 50 % du PIB continental. A l’échelle du continent, les cinq premiers produits d’exportation représentaient encore 64 % des exportations en 2011.

Certes, on observe, globalement, un recul de la Valeur Ajoutée du secteur agricole de 24,9 % à 22,4 % du PIB de 1990 à 2010 et une baisse, plus marquée, de la population active employée dans l’agriculture – de 61,6 % à 49,8 %. Mais ce sont essentiellement les services urbains qui en ont bénéficié. La part – par ailleurs limitée - du secteur manufacturier dans le PIB des pays africains a reculé sur la même période, de 14 % à 10,1 %. A l’inverse, la Valeur Ajoutée  du secteur des services a progressé de 42,6 % à 49,8 %. La part de la population active qui y est employée s’est accrue de 12,7 points de pourcentage, pour se chiffrer à 36,8 %, quand celle qui travaille dans l’industrie manufacturière s’est repliée de 8,9 % à 8,3 %. 

La main-d’œuvre a migré d’un secteur à faible productivité vers des secteurs à productivité plus forte, selon un processus bien décrit par les théories de la croissance, se traduisant par une productivité accrue du travail dans l’ensemble de l’économie (+2,2 % par an). Ce mouvement de sortie de la main d’œuvre de l'agriculture, auquel est imputable 40 % des gains de productivité enregistrés, sur la période, suggère qu’un processus de transformation structurelle est enclenché dans les économies africaines. On peut lui rattacher une part significative de la croissance économique et du recul de la pauvreté.

Toutefois, à la différence de l’Asie, où la main d’œuvre a rejoint l’industrie manufacturière moderne, sur notre continent, le mouvement s’est fait en faveur des services marchands – à 80 % - dont la productivité demeure faible, peu dynamique et insuffisante pour impulser une véritable modernisation des structures de l’économie et de son émergence.

En vérité, cette main d’œuvre rurale a été pour l’essentiel recyclée dans le secteur informel, à la productivité faible, peu différente de celle de l’agriculture de subsistance.
Une analyse plus fine laisse apparaitre que :

  • la compétitivité a eu tendance à reculer durant les 15 dernières années, selon une étude récente du FMI. Si la part des exportations dans le PIB s’est accrue de 20,5 % à 27,5 % en 2013, le continent peine à maintenir sa part dans les échanges mondiaux. Les taux de change effectifs réels (TCER) ont marqué une tendance à l’appréciation depuis 2002, notamment ceux des pays exportateurs de pétrole. S’agissant des biens non échangeables, si les coûts des communications téléphoniques et des transports ont baissé sur le continent, ils demeurent sensiblement supérieurs à ceux prévalant au Bangladesh, au Cambodge ou au Vietnam. Les coûts de l’électricité ont quant à eux fortement augmenté ;
  • La corruption reste très largement répandue et les institutions encore fragiles ;
  • Les infrastructures sont encore déficientes. Prenons l’exemple de l’énergie. L'Afrique abrite 13 % de la population mondiale, mais 48 % de la population sans accès à l'électricité. Le taux moyen d'accès est de 20 %. Seuls 7 pays ont des taux d'accès supérieurs à 50 % ;
  • Le climat des affaires demeure marqué par des insuffisances importantes. La dynamique des réformes apparaît encore insuffisante. Les pays africains restent parmi les plus mal classés. En 2016, seul un pays figure parmi les 50 pays les mieux classés – Ile Maurice – et 33 parmi les 50 derniers (sur 189). 69 réformes ont été mises en œuvre sur le continent en 2015, soit une réforme et demie par pays, sachant que 12 pays n’ont rien fait sur l’année ! Ces réformes n’offrent pas encore de points d’appui larges à une stratégie qui viserait à enclencher une dynamique largement partagée de délocalisation sur le continent d’industries à forte intensité de main d’œuvre.
  • La pauvreté et les inégalités restent importantes. La croissance n’a pas été suffisamment forte pour empêcher le nombre de pauvres de croître de 100 millions de personnes. En particulier, la pauvreté recule peu dans les pays à croissance démographique rapide. Deux adultes sur cinq sont illettrés. Sur le front des inégalités, il ne semble pas que la situation se soit dégradée sur les vingt dernières années. Cependant, 7 des 10 pays les plus inégalitaires sont en Afrique.

Pour autant ces observations doivent-elles conduire à un pessimisme dans l’appréciation des évolutions en cours sur le continent ? Je ne le pense pas.
Les pays africains à faibles revenus continuent de connaitre des taux de croissance élevés – 5,9 % par an en 2015 -, tirés par la consommation intérieure et l’investissement. 
Cette croissance est soutenue par plusieurs facteurs durables et endogènes. il s'agit de ceux-là :

  • Des institutions politiques plus démocratiques – obligations de reddition de comptes, sources de progrès. Plus de la moitié des 54 pays africains tiennent des élections démocratiques. C’est un facteur puissant d’amélioration des politiques de développement ;
  • Davantage de pays vivent dans la stabilité. Les guerres civiles longues et meurtrières sont derrière nous (Soudan, Liberia, Tchad). Là où il y a de l’instabilité, nonobstant son coût économique, elle n’entame pas la progression de l’activité et les avancées institutionnelles ;
  • L’affirmation progressive d’une classe moyenne urbaine, donne une consistance inédite à une demande intérieure auparavant exsangue. Sa concentration dans des villes de plus en plus peuplées (40 % de la population aujourd’hui, 50 % en 2030) permettra aux entreprises de bénéficier d’économies d’échelles importantes. En 2020, ce sont plus de 50 % des ménages qui disposeront d’un revenu discrétionnaire – supérieur à 5000 $ -, selon le cabinet Mc Kinsey. La montée des classes moyennes ne renvoie pas simplement à une dynamique de consommation. Elle signifie que des segments de plus en plus étendus de la société sont travaillés par de nouvelles forces – il devient rentable de se projeter dans l’avenir, non pas sur le mode de la répétition ou de la conservation de soi, mais de l’investissement, ce qui signifie notamment un autre rapport à l’éducation et à l’investissement productif ;
  • Une population jeune et mieux éduquée. L’empreinte économique de cette population est appelée à s’élargir. L’Afrique disposerait à l’horizon 2050 de la population active la plus importante –1,22 milliard, soit une population supérieure à celle de la Chine (790 millions) ou de l’Inde (1,14 milliard). La baisse conjuguée des taux de fécondité et de mortalité infantile depuis 2000 se traduira par une diminution du ratio de dépendance favorable à la croissance économique, pour autant que les actifs reçoivent la formation nécessaire – le fameux dividende démographique ! Cette jeunesse manifeste un appétit pour les nouvelles technologies qui ouvre des perspectives nouvelles de progrès dans certains secteurs clés de l’activité économique – révolution du téléphone portable et mobile banking. 720 millions d’africains ont des téléphones portables, 167 millions sont connectés à l’Internet et 52 millions ont un compte Facebook ;
  • La réorientation des flux commerciaux vers les pays émergents, facteur de recul de l’inflation et de diversification des sources de financement du développement.
  • L’Afrique est redevenue un enjeu géostratégique, en considération des ressources naturelles qu’elle recèle et des marchés qu’elle abrite. 10 % des ressources pétrolières de la planète, 40 % des gisements d’or, 80 % du chrome et du platine. A cet égard, leur exploitation s’organise dans le cadre de nouveaux partenariats – les pays émergents qui achètent payent d’avance, investissent dans les infrastructures et partagent la technologie.

Il y a des raisons d’espérer :

  • Les sociétés multinationales investissent en Afrique. 90 % de leurs plus hauts dirigeants s’y rendent dorénavant une fois l’an, contre 10 % il y a quinze ans. Elles implantent en Afrique des centres de décisions. Des sociétés comme Nokia, Huawei, ZTE, font près de 10 % de leur chiffre d’affaires en Afrique. Samsung a construit cinq usines sur le continent durant les cinq dernières années. Renault a investi plus d’1 milliard de dollars dans une usine au Maroc. Le fabricant indien de motos et de tricycles Bajaj fait plus de 40 % de son CA à l’export en Afrique ;
  • Le retour sur IDE était de 6,5 % sur le continent en 1995, inférieur à celui en Asie (17 %), au Moyen-Orient (11 %) et en Amérique latine (8,5 %). Il était de 13 % en 2012, encore inférieur à celui de l’Asie (13,7 %), mais supérieur à ceux du Moyen-Orient (8,1 %) et de l’Amérique latine (6,5 %) ;
  • Les entreprises locales continuent leur politique d’expansion sur le continent – MTN, Biopharma, Dangote Cement, les Banques marocaines – Attijariwafa, BMCE, Banque Populaire ;
  • Certains pays diversifient leurs bases productives – Éthiopie, Afrique du Sud, Kenya, Tanzanie. Le rythme de leur intégration dans les Chaines de Valeurs Mondiales a été durant les deux dernières décennies équivalant à ceux de pays très connectés comme le Vietnam et la Pologne. Les secteurs concernés ont été essentiellement l’industrie manufacturière, l’agriculture et l’agro-industrie. L’Ethiopie apparaît à cet égard particulièrement active. Ces dernières années, plusieurs entreprises européennes de prêt-à-porter ont commencé à y acheter des vêtements (essentiellement des T-shirts et des pantalons) : entre autres le suédois H & M, le britannique Tesco, l’irlandais Primark.Cela a conduit le cabinet Mc Kinsey à mener en 2015 une enquête ciblée sur le potentiel de l’Afrique de l’Est, auprès de 40 directeurs des approvisionnements d’entreprises de l’industrie textile, totalisant 70 milliards de dollars d’achats. Qu’ont-ils dit de leurs perspectives d’achats ? 1) ils vont réduire leurs achats en Chine – leader de l’industrie du vêtement, 2) 62 % d’entre eux vont accroître leurs achats au Bangladesh – n° 2 mondial - dans les 5 ans, 59 % au Vietnam et 54 % en Inde, 3) 13 % des interrogés considèrent que l’Éthiopie figurera parmi les trois principales sources d’achats dans les cinq ans à venir -  ce qui la place en 7eme position. Quels sont ses avantages comparatifs ? Des coûts compétitifs – les salaires mensuels sont parmi les plus bas au monde – 60 $ - et une électricité, essentiellement d’origine hydroélectrique, disponible et à bon marché. Ils compensent les inefficiences dans la production – faible productivité et longs délais de livraison. 
  • Il y a sur le continent un optimisme exceptionnel. 84 % déclarent qu’ils vivront mieux dans les années qui viennent – enquête Mc Kinsey auprès de 13000 consommateurs dans dix pays. Enquête du BCG auprès de 10000 consommateurs dans huit pays – 88 %.
  • L’Internet est une réalité en ville. 54 % des citadins disposaient d’un accès propre à l’internet en 2012.

Il est vrai que les processus entamés en Éthiopie, au Kenya, en Tanzanie ressortent encore assez largement de logiques d’enclaves, qui ne diffusent pas encore dans l’ensemble de l’économie. Au demeurant, les exemples asiatiques montrent que, à travers ces enclaves, des capacités se construisent et des comportements se modèlent qui finissent par changer l’économie et la société.
Sous ce rapport, les observations structurelles évoquées ci-dessus désignent moins des obstacles infranchissables que les voies à suivre pour l’émergence de notre continent.

Pour émerger, il faut tout d’abord un projet d’émergence, formulé par ceux qui dirigent et partagé par de larges segments de la société. La diversification d’une économie impose de nombreux choix organisationnels et productifs, la constitution de capacités à produire autour de technologies pertinentes, de l’acquisition de compétences de mises sur le marché cohérentes avec les spécialisations choisies.
Il faut avoir constamment à l’esprit que c’est un processus qui articule une démarche stratégique sur une ambition.
Les politiques à mettre en œuvre devront s’articuler autour des axes suivants :

  • Maintenir la stabilité macroéconomique. De ce point de vue l’expérience du choc actuel sur les cours des matières premières et sa gestion seront un bon indicateur des capacités à conduire des politiques visant la stabilité macroéconomique. Pour consolider toute plate-forme de changement, il sera nécessaire d'approfondir les réformes des finances publiques [mobilisation accrue des ressources intérieures (les taux de pression fiscale moyens sont bas, de l’ordre de 13 % du PIB), amélioration de la qualité de la dépense (sélection des investissements en vue de retenir les plus rentables, programmation des ressources nécessaires, suivi de la mise en œuvre), gestion de la dette appropriée, pour éviter le risque de surendettement] et de conduire des politiques monétaires prudentes ;
  • Poursuivre résolument sur la voie de la mise en place d'infrastructures de qualité - énergie, routes, télécommunications, etc. elles sont les facteurs déterminants de la baisse des coûts de production, qui est au fondement de la compétitivité économique. L'Afrique peut couvrir ses besoins sur ses ressources en hydroélectricité, gaz, charbon, énergie éolienne et solaire. Aliko Dangote, interviewé par Mc Kinsey, estime que l'Afrique aurait connu une croissance à deux chiffres si elle avait disposé d'infrastructures énergétiques de meilleure qualité. Les investissements de connectivité sont également importants, notamment pour structurer des marchés d’une taille suffisante et organiser des chaines de valeur régionales compétitives. La Banque Mondiale évalue les besoins en infrastructure à environ 90 milliards de dollars par an, dont seule la moitié est financée. A cet égard, la couverture des besoins de financement devra être assurée de manière prioritaire par la mobilisation des ressources internes – recettes fiscales et épargne privée à travers des marchés régionaux de la dette plus dynamique – et d’investissements étrangers directs ;
  • Développer le capital humain - éducation et santé. L’éducation est un facteur critique – plus de 35 % des adultes sont totalement analphabètes. Les taux de scolarisation primaires sont élevés (79 % en moyenne en 2012), mais les taux effectifs d'apprentissage sont très bas et les taux de survie en dernière année sont faibles (58 % en 2011). L’enseignement technique et professionnel est peu développé – 8 % des effectifs de l’enseignement secondaire, lui-même encore trop peu développé (taux brut de scolarisation de 41 %). Les problèmes à résoudre sont notamment : l'insuffisance des structures de formation technique et professionnelle (taux de fréquentation de 45 % en Corée du Sud dans les années 1970), leur absence d’alignement sur les structures de l’économie, des malversations tout au long de la chaîne de la dépense qui font que les ressources allouées aux secteurs sociaux ne parviennent pas aux structures concernées, l'absentéisme des enseignants et médecins. La disponibilité de ressources humaines sera notre principal avantage comparatif avec l’abondance des ressources naturelles. Nous devons la doter des compétences nécessaires pour être en position de valoriser cet atout. Le relèvement du niveau général d’éducation permettra de prendre les raccourcis technologiques disponibles – téléphonie mobile ;
  • Améliorer drastiquement le climat des affaires. Des réformes nombreuses et importantes ont été mises en œuvre. L'exemple des progrès du Rwanda témoigne de ce qu'il est possible de faire avec un leadership éclairé ;
  • Lutter résolument contre la corruption - qui annihile l'impact de politiques par ailleurs bien orientées ;
  • Diversifier la base productive. Les principaux enjeux sont l’amélioration de la productivité (et non simplement la production), l’intégration des Chaînes de Valeurs Mondiales, la construction de Chaînes de Valeurs Régionales. Dans ce processus, les avantages comparatifs seront : la disponibilité d’une main-d’œuvre jeune et des ressources naturelles abondantes. Ils doivent permettre de : 1) développer l'agriculture. L'Afrique dispose de 60 % des terres arables non cultivées dans le monde, mais de rendements faibles (1,5 tonne à l’ha en moyenne contre 6 à 10 dans les pays asiatiques). Mais les insuffisances et obstacles au développement de l’agriculture sont nombreux – l’opacité des termes et conditions de la tenure foncière, le manque de semences de qualité, l’insuffisance d'engrais adaptés y compris aux revenus, l’absence de maîtrise de l’eau, les infrastructures commerciales déficientes et financements inexistants. Les objectifs doivent être d’intensifier et de diversifier la production, notamment vers les produits non traditionnels. Accroitre la productivité dans un espace où vivent 70 % de la population est le meilleur moyen d’augmenter les revenus et le niveau de vie,2) Promouvoir l’industrialisation à travers la valorisation locale des ressources naturelles – agro-industrie (cacao en Côte d’Ivoire), produits de la mine, industrie textile (coton ouest-africain). 3) Développer le commerce intrarégional, sur lequel les opérateurs économiques africains sont compétitifs. Nous devons construire des chaines de valeur régionales, autour de locomotives régionales – l’Afrique du Sud – en cours — , le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Kenya et le Maroc – qui disposent d’une agriculture dynamique, d’une base industrielle solide, de RH de qualité et d’un système financier performant. Autour de ces pôles se greffent d’ores et déjà des économies dynamiques – Mozambique, Ouganda, Tanzanie, Éthiopie, Rwanda, Zambie, Ghana, Burkina, etc.
  • Mettre en œuvre des réformes qui touchent effectivement le secteur informel - plus de 70 % de la main d'œuvre -, où elles pourraient conduire à une productivité accrue (améliorer, par exemple, les qualifications de la main-d'œuvre qui y opère),
  • Renforcer la productivité des services par l’adoption résolue de nouvelles technologies
  • Réduire les inégalités sociales. Elles sont élevées et apparaissent relativement stables dans le temps. Les coefficients de Gini, qui mesurent les inégalités de revenu sont en moyenne de l’ordre de 0,44, inférieurs seulement à ceux de l’Amérique Latine (0,51), ceux des pays d’Asie et du Pacifique se situant à 0,37. Elles freinent la croissance, singulièrement les inégalités non monétaires – accès à l’éducation, à la santé, inégalités de genre. Des études récentes du FMI suggèrent qu’une réduction des inégalités vers les niveaux moyens prévalant dans les pays émergents d’Asie se traduirait par un surcroit de croissance annuelle d’un point de croissance du PIB réel. Les points d’application critiques des politiques publiques afin de les réduire seraient, s’agissant des pays à faibles revenus, la promotion des infrastructures et le développement du capital humain.

L'Afrique se transforme, d'un continent en besoin d'assistance, en un continent d'opportunités à saisir (Mc Kinsey). De ce point de vue, les processus engagés en Afrique de l’Est transforment une contrainte – le recul de la croissance chinoise – en une opportunité – l’implantation d’industries et la diversification structurelle de notre base productive. Ces opportunités s’expriment dans un environnement globalisé, dans le cadre duquel nous devons construire des avantages comparatifs robustes et durables pour faire face à une compétition permanente.

Je vous remercie pour votre attention.